Pistes pour un enseignement de l’histoire des Tsiganes à l’école 1/2 (Xavier Rothéa).

Publié le par resistance-roms.over-blog.com

Xavier Rothéa

Docteur en histoire

Enseignant d’Histoire et géographie à Nîmes.



libertégatlifLa sortie en novembre 2009 du film de Tony Gatlif « Liberté » relatif à l’internement des « Nomades » par le régime de Vichy met en lumière un aspect méconnu de l’histoire de la France pendant la Seconde Guerre mondiale. On ne peut que se réjouir de la visibilité ainsi donnée à des événements pourtant déjà largement étudiés mais peu connus du grand public et quasiment ignorés à travers l’enseignement de l’histoire dans le primaire et le secondaire, à l’image d’ailleurs d’autres événements de l’histoire des Roms/Tsiganes.

Concernant cette histoire, trois constats peuvent être faits :

  1. la recherche historique concernant les Roms/Tsiganes a connu de solides avancées ces quinze à vingt dernières années ;

  2. cette recherche connaît une meilleure diffusion chez les enseignants et les chercheurs mais reste encore cloisonnée à ces cercles1 ;

  3. l’impact de cette recherche sur l’enseignement de l’Histoire à l’école est aujourd’hui encore très limité.

 

Le sort réservé aux « Nomades » en France pendant la seconde guerre mondiale a déjà fait l’objet d'importantes recherches universitaires et publications dont la diffusion et la répercussion sont restées relativement limitées. Pour mesurer l'étendue des recherches, il suffit de parcourir la bibliographie proposée sur ce même site. On constate une multiplication, relative, des travaux depuis ceux, pionniers, de Marie-Christine Hubert, Jacques Sigot et Denis Peschanski.

La publication d’un ouvrage de synthèse coécrit par Marie-Christine Hubert et Emmanuel Filhol à la fin de l’année 2009 devrait permettre de faire un bilan de l’avancée de nos connaissances en la matière. Connaissances jusqu’ici généralement peu accessibles au grand public ce que reflète, entre autres exemples, la publication le 28 mars 2008, dans le Monde 2 d’un dossier de 10 pages intitulé Camps d’internement : la France des indésirables ne comportant aucun article consacré au sort particulier des « Nomades » si ce n’est deux allusions d’une ligne chacune. La situation n’est guère meilleure dans l’enseignement secondaire. Dans son article « l'indifférence collective », disponible lui aussi sur ce site, Emmanuel Filhol signale l'occultation de ces évènements dans les manuels d'histoire de première et de terminale. Il s’était déjà ému dans La mémoire et l’oubli, du peu de considération donnée à ce drame bien français2.

Afin de mieux comprendre le traitement réservé à ce sujet à l’école, il convient de s’interroger plus largement au sort réservé à l’enseignement de l’histoire des Tsiganes en général dans les programmes et les manuels scolaires. Il s’agit d’évaluer de quelle manière l’histoire des Tsiganes trouve une place au sein de l’enseignement général de l’Histoire? Comment les avancées de la recherche peuvent-elle être intégrées? L'objectif de cet article est ensuite de fournir quelques pistes d’interventions pédagogiques compatibles avec les programmes officiels. Je ne traiterai que du collège, où j'enseigne, et non du lycée, qui demanderait une étude particulière.

 

Les programmes de l’Education nationale

Le premier réflexe est bien entendu de se tourner vers les programmes officiels du Ministère de l’Education Nationale. Afin de ne pas se lancer dans un historique du traitement de l’histoire des Tsiganes par l’école républicaine, arrêtons nous principalement sur les programmes en cours et sur ceux devant être progressivement mis en place jusqu’en 2012, mais dont les contenus ont déjà été publiés au Journal officiel.

Les programmes actuels, valables jusqu’en 2012 pour les classes de 3e, n’évoquent, de la 6e à la 3e, qu’un épisode, le plus sombre, de l’Histoire des populations d’origine romani, à savoir celui de l’extermination par les nazis, en ces termes : « L’étude de l’Europe sous domination nazie conduit à décrire les formes de l’occupation, la politique d’extermination des Juifs et des Tziganes et à définir collaboration et résistance ». En ce qui concerne l’école primaire, l’extermination des Juifs par les nazis figure au programme depuis 20023 mais le cas des Tsiganes n’y est pas explicitement mentionné.

Les nouveaux programmes d’histoire et d’éducation civique du collège, publiés dans le Bulletin Officiel spécial n° 6 du 26 août 2008, s’inscrivent dans la continuité des précédents dans ce domaine précis. La seule mention faite des Roms/Tsiganes l’est pour la classe de 3e dans la séquence II « Guerres mondiales et régimes totalitaires 1914- 1945 », thème 3 « La Seconde Guerre Mondiale, une guerre d’anéantissement » avec le texte suivant «  C’est dans ce cadre que le génocide des Juifs et des Tziganes est perpétré en Europe. L’étude des différentes modalités de l’extermination s’appuie sur des exemples : l’action des Einsatzgrupen, un exemple des camps de la mort »4.

Dans les deux cas, il s’agit d’évoquer le paroxysme des persécutions ; pourtant, on peut regretter qu’il ne soit pas explicitement demandé d’étudier les mécanismes qui mènent à cette volonté d’extermination. Autre regret, plus problématique, l’absence de référence à l’internement des Tsiganes en France dans la séquence portant sur le régime de Vichy. Cette constatation est d’autant plus amère que les travaux sur le thème sont nombreux et parfois anciens. Le thème 2 de la séquence IV « La vie politique en France » aborde le régime de Vichy dans le cadre de « l’effondrement et la refondation républicaine 1940-1946 » sous la forme suivante : «  Le régime de Vichy autoritaire et antisémite s’engage dans la voie de la collaboration avec l’Allemagne nazie. La politique du régime de Vichy et sa politique de collaboration avec l’Allemagne nazie sont présentées en s’appuyant sur quelques exemples de ses décisions et de ses actes 5». Sans être explicite, l’énoncé laisse toute latitude à l’enseignant d’aborder, ou non, la question de l’internement des Tsiganes. L’enseignant cependant doit faire face à des difficultés pratiques, qui dépassent le cadre de sa simple liberté pédagogique, sur lesquelles nous reviendrons.

Intégrer l’histoire des Tsiganes dans les pratiques pédagogiques

 

On le constate, hormis pour la période de la Seconde Guerre mondiale et de manière partielle, l’histoire des Tsiganes n’occupe pas la place qu’elle mérite dans l’enseignement de l’Histoire. Cela soulève au moins deux questions : pour quelle raison cette place est-elle aussi réduite et pourquoi devrait-elle être majorée ?

Entre indifférence et préjugés, des responsabilités partagées



A la première question, les réponses sont multiples et il ne suffit certainement pas de pointer les préjugés ou l’absence d’intérêt manifestée par l’institution scolaire, le corps enseignant ou le Ministère. On ne doit pas céder à la vision réductrice selon laquelle les programmes d’histoire sont simplement imposés par le ministère. Les programmes d’histoire, plus que tout autre peut être, font l’objet de débats passionnés et d’une évaluation étroite tant de la part des enseignants que des associations de parents d'élèves, du monde associatif et y compris du monde politique. La prudence reste de mise dans l’élaboration de leur contenu. Les débats autour de l’enseignement de l’histoire du colonialisme démontrent l’intérêt de la société française pour son histoire et chacun de ses acteurs défend des orientations qu’il faut ménager à moins de vouloir susciter de véritables frondes. Bien entendu, tous les gouvernements sont tentés d’imposer leurs orientations mais leur marge de manœuvre est limitée.

Que l’on ne s’y trompe pas, l’impact des préjugés existants, y compris dans les milieux décisionnels de l’Education nationale, notamment la conviction que les Tsiganes sont un peuple sans histoire, et surtout le désintérêt manifeste envers une population considérée comme « marginale », expliquent en partie cette occultation des populations d’origine romani. D’autre part, la stigmatisation des « gens du voyage », notamment par la loi de Sécurité intérieure, contribue certainement à brouiller les représentations et à renforcer les sentiments de défiance envers des groupes contre qui des politiques répressives semblent trouver une justification. Du point de vue institutionnel, le refus républicain des particularités et des minorités peut également être pris en considération dans cette occultation.

Toutefois d’autres responsabilités sont à pointer. La presse, les universitaires, les associations et les partis politiques ont un rôle à jouer dans l’aménagement des programmes d’histoire. Dans le domaine qui nous intéresse, il ne semble pas que ces relais aient joué leur rôle. Rares sont les organismes - hormis les associations strictement impliquées dans la défense ou la reconnaissance des Roms et des Tsiganes telle la FNASAT ou encore La Voix des Roms - qui sont montées au créneau pour demander d’accorder une plus large place à la connaissance des Roms, des Manouches, des Gitans... dans les programmes scolaires.

D’autre part, les programmes élaborés par le ministère, en raison même de leur imprécision volontaire, laissent une large place à la liberté pédagogique de l’enseignant. Ils sont souvent exprimés en termes suffisamment généraux pour que le professeur puisse y introduire certaines notions novatrices, ce que certains font, bien entendu. Cette « liberté pédagogique » est toutefois une liberté guidée notamment par les Documents d’accompagnement pédagogiques publiés par le ministère de l’Education nationale ou par certaines académies. En ce qui concerne l’école primaire, le génocide des Roms/Tsiganes figure dans les Documents d’application du programme publiés en 2002 par la Direction de l’enseignement scolaire du ministère de l’Education nationale : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, des hommes, des femmes et des enfants doivent mourir pour la seule raison qu’ils appartiennent à une culture et à une religion considérée comme une race. C’est ainsi que plus de cinq millions de Juifs vont disparaître dans les camps d’extermination. Les Tsiganes subissent le même sort 6». Le thème de l’enseignement de l’extermination des Juifs est également développé de manière approfondie, dans un opuscule destiné aux enseignants du primaire intitulé Mémoire et Histoire de la Shoah à l’école coédité en novembre 2008 par le CNDP et le ministère de l’Education nationale7. Cette brochure, dont le but énoncé est de « faire vivre la mémoire de la Shoah et d’entretenir la vigilance contre toute forme de racisme, de xénophobie, d’antisémitisme », est d’une incontestable richesse, ce qui rend d’autant plus regrettable que le sort des Tsiganes n’y soit évoqué que de rares fois dans les annexes. Une première fois dans les « repères pour construire un projet et un itinéraire pédagogique8 » et deux fois dans la chronologie fournie en fin de brochure : « Décembre 1941 : Premières exécutions de Juifs et de Tziganes dans les camions à gaz au camp de Chelmno » et « 16 décembre 1942 : Ordre de déporter à Auschwitz tous les Tsiganes du Reich »9. La carte « La France des camps pendant la seconde guerre mondiale » ne mentionne pas les lieux d’internement des Tsiganes, que ce soit dans la zone occupée ou dans la zone sud. Le camp de Saliers dans les Bouches-du-Rhône ou celui de Montreuil-Bellay, principaux lieux ou en tout cas les plus connus de l’internement des « Nomades », ne figurent pas sur la carte.



Evocation du génocide nazi mais occultation de l'internement en France dans les manuels du secondaire



Au delà des programmes et des documents d’accompagnement, les manuels constituent bien souvent le socle de documents essentiels et prioritaires utilisés par l’enseignant dans sa classe. Il est clair que les manuels ne sont pas un support officiel mais simplement une base de documents d’appui ; ce faisant, il est indéniable qu’ils influencent le professeur dans sa pratique quotidienne : c’est en leur sein qu’il puise la plupart des documents utilisés en classe. Aussi n’est-il pas inutile de s’intéresser aux pistes qu’ils proposent dans le traitement de l’histoire des Tsiganes. Dans ce domaine également nous ne pouvons que constater l’extrême rareté des références ou des documents. Hormis la question du génocide inscrite au programme, rares sont les mentions faites des Tsiganes dans l’histoire de France ou européenne. En ce qui concerne le génocide, celui-ci est mentionné dans la plupart des manuels d’histoire de 3e.





Editeur et année

Page et leçon

Documents

Hachette 2007

L’Europe sous domination nazie

p. 109/110, Dossier : l’univers concentrationnaire, p. 108

Brevet blanc : Le système concentrationnaire nazi, p. 117

Aucun document





Photo : « Tziganes dans le camp de concentration de Bergen Belsen »

Magnard 2003

Le génocide juif et tzigane.

p. 84/85

Texte : « Près de 500 000 tziganes exterminés ». Extrait des mémoires de Barbara Richter, Le monde gitan, 1974.

Magnard 2007

De la déportation à l'extermination p. 98 et 99

Pas de documents. Un rappel chronologique: «  décembre 1942 : ordre de déporter à Auschwitz tous les Tsiganes du Reich »

Belin 2003

Dossier : Un camp d’extermination : Auschwitz – Bikernau, p. 96-97

Texte « le témoignage d’un criminel » d’après le témoignage de Rudolph Hoess au procès de Nuremberg. Récit de la visite d’Himmler et de l’ordre de «  liquider tous les Tsiganes » 

Hatier 2007

Dossier : l’extermination des Juifs et des Tziganes p. 108-109

Sujet de brevet sur le même thème p. 129. Sans document relatif aux Tsiganes.

Texte : « Le sort des tziganes ». A. Rogerie, témoin du gazage de 2 897 Tziganes à Auschwitz dans la nuit du 2 au 3 août 1944

Nathan 2007

Leçon : la politique d’extermination en Europe

p. 102-103

Pas de document relatif aux Tsiganes



Sans être explicitement demandé dans la formulation des anciens comme des nouveaux programmes de 3e, le sort des Tsiganes dans le IIIe Reich est abordé dans le cadre plus large des « pratiques totalitaires d’un régime fondé sur le mythe de la « race pure » » dans deux manuels (Hachette et Magnard)

Edition

Pages et leçon

Documents

Hachette

2007

Dossier : le sort des minorités dans l’Allemagne nazie, p. 88/89

Photo « Le docteur Eva Braun tente de démontrer que les Tsiganes possèdent une boite crânienne plus petite que les aryens.

Magnard 2007

L'Allemagne nazie: un Etat raciste et antisémite p. 78/79

Pas de document mais une phrase: « la persécution des tsiganes commence en 1936 »



Par contre, aucun de ces manuels n’évoque l'internement des « Nomades » par le régime de Vichy alors que tous évoquent la mise en place d’un réseau de camps destinés à interner les Juifs, les opposants et les résistants. Suivant au plus près les recommandations inscrites dans les programmes, les manuels ne sortent que très rarement des sentiers battus.

L’occultation des populations roms, manouches ou gitanes dans les pratiques pédagogiques est certainement également due au manque de formation des enseignants eux-mêmes. Qui, à part un nombre très restreint d’entre eux ayant fréquenté l’EHESS et le séminaire d’Henriette Asséo, aura eu la chance d’aborder cette question lors de son cursus universitaire ? Les travers constatés dans le secondaire sont peut-être encore plus visibles dans l’enseignement supérieur où, pourtant, la spécialisation et l'approfondissement doivent être la règle. Au delà du manque de formation, l’absence ou la rareté du matériel pédagogique est ici largement en cause. Le centre de documentation de la revue d’Etudes Tsiganes, par exemple, fournit aux enseignants qui le souhaitent des « mallettes pédagogiques » destinées à assurer une meilleure connaissance des ces populations ; mais à moins d’une démarche très volontariste, ces documents sont difficilement accessibles. Hormis l’exception de taille constituée par la collection Interface publiée par le Centre de Recherche Tsigane avec le concours du Centre régional de documentation pédagogique de la région Midi Pyrénées, le CNDP et les CRDP, qui ont édité un nombre conséquent de livres pour la scolarisation des enfants « voyageurs », ne se sont pas encore penchés sur cet aspect de la question. Si le matériel existe pour que les enfants Manouches, Roms ou Gitans itinérants connaissent au mieux la société dans laquelle ils vivent, l’inverse n’est pas forcément vrai. Aussi paraît-il important de tenter d’introduire cette histoire au cœur de nos pratiques pédagogiques.

 

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1 Nous nous intéresserons ici avant tout à ce dernier constat, pour les deux autres se reporter au développement fait dans la version « papier » de cet article publié dans le dernier numéro de l’année 2009 de la revue d’Etudes Tsiganes.

2 Filhol Emmanuel, La mémoire et l'oubli : l'internement des Tsiganes en France 1940-1946, Paris, l'Harmattan, 2004.

3 B. O. HS, n°1 du 14 février 2002.

4 B.O. spécial n° 6 du 28 août 2008, p 42.

5 Ibidem, p 45.

6 Disponible sur le site de l’académie de Nice.

7 Mémoire et histoire de la Shoah à l’école, CNDP et ministère d l’éducation nationale, 2008.

8 Ibidem, p 28, colonne Contenus, les faits, le droit, la culture.

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