« DES FRANCAIS SANS HISTOIRE »

Publié le par resistance-roms.over-blog.com

DES FRANCAIS SANS HISTOIRE De Raphaël Pillosio

 


 

 

«  DES FRANCAIS SANS HISTOIRE »

un film de Raphaël PILLOSIO

 

70 ans de silence sur le sort tragique

imposé aux Tsiganes de France

par le régime de Vichy

et le pouvoir gaulliste à la Libération…

 

 

 

  

 

 

 

Dès 20 heures 30 ,  

LE GRAND DÉBAT  :

 

« Manouches, gitans, roms :

toujours frappés par la haine, l’évitement et la relégation... ? »

 

avec, notamment,

Alain REYNIERS

anthropologue, professeur à l’UCL,

directeur de la revue « Etudes Tsiganes »

   

 

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LA SOUS-FRANCE

En France, quelque 6.500 (six mille cinq cents) hommes, femmes, vieillards, et enfants –tous tsiganes– ont été internés dans des camps gérés par l’administration et la police nationales. Cela s’est passé entre 1940 et 1946. Mais sur cette sentence oblique des années de guerre, les livres d’Histoire persévèrent à rester opiniâtrement silencieux.

Bien entendu, on a tôt fait de célébrer la résistance des patriotes face à l’occupant allemand, de même qu’on a dénoncé avec raison les affres de la collaboration. Mais de ces camps racialisés, la mémoire officielle n’a jamais voulu rien retenir. Comme s’il s’était agi d’une Histoire « non pas oubliée mais boycottée ».

Aussi l’un des bienfaits du reportage réalisé par R. Pillosio est-il d’inscrire cette violence ignorée dans la géographie nationale, car il y a une quantité de lieux aujourd’hui bâtis de collèges, d’usines, d’architectures culturelles, où rien ne vient dévoiler ce qui a pu s’y produire : la catastrophe de l’internement et de la déportation des gens du voyage. Qu’ils aient été d’origine manouche, yéniche, ou rom.  

A la recherche des dernières traces d’un passé qui ne peut dépasser, « Des hommes sans Histoire »  dévoile ainsi la souffrance méconnue d’une population marginalisée et stigmatisée depuis des décennies par la République des droits de l’Homme.

 

SAINT-GILLES. Septante ans après. Le silence, la lumière et la grande plaine qui fuit vers les lignes sombres des Alpilles, à deux pas de Saint-Gilles, sur la commune d’Arles. C’est là, près du hameau de Saliers, que le gouvernement de Vichy construisit, en 1942, un camp d’internement pour nomades, où près de 700 personnes vécurent jusqu’en juillet 1944. Un village surréaliste, aux petites maisons de style camarguais (blanchies à la chaux, couvertes de sagne, le chaume cueilli dans les marais voisins), que la propagande vichyste voulait exhiber comme modèle d’art de vivre et de coutume locale. Aujourd’hui, plus rien. Juste un champ muet et désert. Pas une stèle, pas une pierre pour évoquer ces heures sombres, pas un signe qui puisse suggérer le froid, la faim, l’isolement, la canicule, les moustiques, les maladies ou le dénuement de ces familles entières raflées et parquées ici sur de stricts critères racistes.

 

Car à l’instar de l’Allemagne hitlérisée, la France de Vichy, par décret d’avril 1940 (deux mois avant l’armistice), avait ordonné elle aussi le regroupement et l’internement des Tsiganes. Officiellement, il s’agissait de prévenir les risques d’espionnage. En fait, les camps de Vénissieux, de Compiègne, de Poitiers, d’Argelès ou de Gurs, près de Pau (qui allait compter jusqu’à 13.000 internés), étaient destinés à regrouper et à surveiller les deux groupes « raciaux » pris pour cibles par le nazisme : les Juifs et les Gitans... Qui s’en souvient ? Ou qui veut s’en souvenir ? Personne. Il y a pourtant eu une trentaine de camps d’internement pour nomades dans le pays, et dans le seul département du Gard, on retrouve trace de quatre d’entre eux dont tout a été effacé. Combien de morts dans le seul camp de Saliers, morts d’épuisement, de maladies, de malnutrition ? « Ce camp, établi selon les ordres du ministère de l’Intérieur [...] route d’Albaron, devra être bâti dans le style camarguais, mais aura en même temps un aspect gitan qui séduira les visiteurs et les passants. Et il sera ainsi aisé de réfuter les allégations formulées actuellement à l’étranger contre les camps français » (extrait du Rapport de l’architecte du camp, le 8 octobre 1942).

C’est peu d’essayer de le démontrer en le montrant. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Tsiganes français ont vécu une période noire où l’âme d’une communauté s’est fracturée. Si le génocide perpétré par les Nazis envers les Tsiganes habitant sur le territoire du Grand Reich et à l’extérieur, dans d’autres pays d’Europe, est un fait historique davantage connu de l’opinion publique française, il n’en va pas de même en ce qui concerne le sort réservé aux Tsiganes de France sous l’Occupation et Vichy.

 

ASSIGNÉS.  Dès le mois de septembre 1939, les Tsiganes sont interdits de séjour en Indre-et-Loire et ne peuvent plus circuler librement dans l’Ouest de la France. Le 6 avril 1940, un décret du Président Paul Lebrun interdit la circulation des « nomades » sur la totalité du territoire métropolitain. Les « nomades » tels qu’ils ont été définis administrativement par la loi coercitive de 1912 doivent se déclarer à la brigade de gendarmerie la plus proche, et ils seront astreints à résider pour la durée de la guerre en une localité prévue dans chaque département par le préfet compétent. Ainsi l’a décrété Paul Reynaud (le Président du Conseil et Ministre des Affaires étrangères) : « En période de guerre, la circulation des nomades, individus errants, généralement sans domicile, ni patrie, ni profession effective, constitue pour la défense nationale et la sauvegarde du secret, un danger qui doit être écarté.

 

Les incessants déplacements des nomades –qu’il ne faut pas confondre avec les forains, industriels ou commerçants, pour la plupart honorablement connus– leur permettent de surprendre des mouvements de troupes, des stationnements d’unités, des emplacements de dispositifs de défense, renseignements importants qu’ils sont susceptibles de communiquer à des agents ennemis.

 

Il convenait d’interdire la circulation des nomades et de les astreindre à une résidence forcée sous la surveillance de la police et de la gendarmerie. Tel est l’objet du décret que nous avons l’honneur de soumettre à votre haute approbation » .

Bref. Le ministre de l’Intérieur –reprenant à l’envi le stéréotype pluriséculaire du peuple errant, paresseux, à la socialité dangereuse– escomptait bien les avantages qu’on en pourrait attendre : « Ce ne serait certainement pas le moindre bénéfice du décret qui vient de paraître, s’il permettait de stabiliser des bandes d’errants qui constituent au point de vue social un danger certain ».

 

ÉPOUVANTABLE. Ce sont les autorités françaises qui administrent. Et le constat à tirer de leur zèle est partout identique. La vie quotidienne dans les camps révèle des conditions de logement et d’hygiène déplorables. À cause des matériaux utilisés pour la construction des baraques, les familles souffrent du froid et de la chaleur. Tous les rapports rédigés mettent l’accent sur l’indigence des personnes forcées à résidence : les adultes manquent de chemises et portent veston directement sur la peau. Les enfants vont pieds nus dans la boue, les femmes découpent des vêtements dans les couvertures pour se protéger du froid. Le linge de corps n’existe pas, les « nomades » n’ont même pas de vêtements de rechange et ils n’ont pas d’argent pour s’en acheter.

Les locaux deviennent vite inhabitables. L’insalubrité des camps se traduit par la présence de poux, de sarcoptes et vermines de toutes sortes, de rats. Les conditions d’hygiène étant mauvaises (pas de douches), on recense de nombreux cas d’affections de la peau dues à la malpropreté : impétigo, plaies sceptiques, furonculose, abcès. Au tableau des misères quotidiennes que subissent les familles s’ajoutent les graves insuffisances de l’alimentation. Les denrées alimentaires manquent cruellement, en particulier aux enfants. L’internement apparaît d’autant plus pénible pour les Tsiganes qu’ils ne reçoivent aucune aide extérieure, contrairement aux autres catégories d’« enfermés ». Leur famille est elle-même internée ou alors trop pauvre et les œuvres caritatives ne s’intéressent pas à eux ; seuls la Croix-Rouge, le Secours National et quelques œuvres religieuses agissent ponctuellement. Même l’inspecteur général des camps est des plus sévères, à l’issue de son inspection en Charente, de décembre 1941 : « Les œuvres de bienfaisance locales se sont totalement désintéressées du camp des Alliers. La Croix-Rouge seule a délégué une de ses infirmières mais cette grande association pourrait, ce me semble, activer son intervention généreuse ».

Le sort des Romanichels, qui pâtissent des critiques malveillantes formulées par les directeurs de camp (« En résumé, gens peu intéressants, nuisibles parce que très ignorants, amoraux et foncièrement vicieux [sic] »), n’émeut guère davantage les populations locales dont l’attitude d’hostilité n’a pas de peine à s’exprimer. Tels les habitants de la Morinière (Loire-Inférieure) signant une pétition en faveur de l’internement des Bohémiens de la commune : « Dans un but désintéressé, plaçant notre amour de la France au-dessus de toute autre considération, nous faisons appel, Monsieur le Préfet, à votre esprit de justice et d’ordre social ».

À lire les rapports officiels, l’absence d’aide apportée aux Tsiganes prévaut également quand il est question des évasions. Car les Tsiganes n’en peuvent et ne supportent pas. Ne plus voyager leur est insupportable. C’est pourquoi ils s’évadent en masse, en famille. Tous les moyens sont bons : on fait le mur, on ne revient pas de permission ou d’hôpital, on profite d’une sortie. Une majeure partie d’entre eux est toutefois reprise après quelques jours, souvent grâce à la complicité active de la population qui les dénonce auprès des gendarmes : à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), où les évasions furent nombreuses en 1944, les fuyards voient « se dresser contre eux les fermiers des environs qui les ont reconduits au camp à coups de fourches ».

Mai-juin 1944. Les familles manouches ou roms, enfin délivrées, manquent de tout –vêtements, nourriture, argent– et personne ne s’en préoccupe : « Quand on est sorti des camps, on n’avait pas de secours, on n’avait rien. On aurait dû nous donner quelque chose pour faire la route, nous guider, nous dire "Allez là, il y a une maison qui vous attend, on va s’occuper de vous". Rien, à la porte ! Comme des chiens ! » (Jean-Louis Bauer, interné à l’âge de dix ans avec sa famille à Mérignac-Gironde, puis aux camps de Poitiers, Montreuil-Bellay et Jargeau). Les « nomades » rentrent à pied chez eux et se débrouillent par leurs propres moyens. Mais d’autres épreuves les attendent à leur arrivée. Car bien souvent, profitant que les maisons ou les roulottes qu’ils habitaient étaient restées inoccupées, des habitants se sont empressés de voler toutes les choses utiles qui s’y trouvaient : « Quand on est revenus à la maison, il n’y avait plus rien. On nous avait tout volé. Ils avaient tout pris, tout ce qu’on avait. Quand on est revenus, je vous dis, on était nus ».

1946. Des ignominies qui vont persister même après l’installation du gouvernement provisoire de la République. Car on aurait pu escompter, de la délivrance du territoire français, la sortie définitive des camps –pour tous les Tsiganes internés– et l’inscription de ceux-ci dans la citoyenneté ordinaire. Pourtant, ce ne sera pas le cas. En décembre 1944, cinq camps sont toujours en activité. Quant aux Tsiganes qui ont été libérés d’autres lieux de détention, leur sort est à peine plus enviable : ils sont aussitôt réassignés à résidence, avec interdiction de quitter la commune où ils doivent demeurer. Une obligation qui touchera aussi les survivants revenus des camps de concentration allemands (où 15.000 tsiganes français avaient été déportés). En fait, ce n’est qu’avec le décret du 10 mai 1946, officialisant la fin de la guerre, que les derniers « nomades » obtiendront enfin leur… « Libération ».

 

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Jean FLINKER

 

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