Aubervilliers, le paradis des Roms

Publié le par resistance-roms.over-blog.com

Aubervilliers, le paradis des Roms

28/07/2010

Alors que Nicolas Sarkozy a convoqué une réunion interministérielle autour des gens du voyage, nous sommes allés rencontrer 13 familles de Roms qui vivent dans un village d'insertion.

Au sud, le périphérique parisien. Au nord, la Cité des 4.000 de la Courneuve. Entre les deux, le "village d'insertion" rom d'Aubervilliers, à côté des abattoirs. Il est bientôt 17h, Argentina Budica et son mari, Adi bavardent avec leur voisine Daniela autour d'un café. Leurs trois filles, Julia, Daniela et Andreia s'amusent sur l'esplanade centrale.

Les Budica (ci-contre) vivent dans l'un des logements préfabriqués du village avec douze autres familles roms. Sorti de terre il y a quatre ans, ce dernier compte une quinzaine de baraquements aux façades jaune pâle. Un arbre encerclé d'un banc en métal symbolise le coeur du village. Après un incendie survenu dans un bidonville de Saint-Denis, ce premier "village d'insertion" rom a vu le jour en 2006.

L'objectif affiché par les pouvoirs publics? Accompagner ainsi une cinquantaine de Roms vers l'insertion. Chaque famille a été sélectionnée selon un certain nombre de critères sociaux. Mandatées par la préfecture, les associations (Pactarim 93 et ALJ 93) ont évalué l'aptitude de chacune à "s'intégrer".

Dans son canapé en velours vert, Argentina, vêtue d'une longue jupe en jean, s'accorde un moment de répit après sa journée de travail. Depuis le début de l'année, elle se rend tous les matins à l'hôtel voisin, où elle travaille comme femme de ménage.

"Je suis contente, il y a une bonne ambiance dans l'équipe", raconte cette mère de six enfants. Même si elle reconnaît être un peu fatiguée à la sortie de son travail, vers 15h30, Argentina se dit soulagée de pouvoir gagner sa vie et lance, rieuse: "C'est bien, ce travail me permet de faire un peu de sport, ça me fait maigrir". 

Embauchée en CDD d'un an, elle gagne 750 euros par mois. Un revenu qui permet tout juste à la famille de payer le loyer symbolique de 50 euros par mois, les transports en commun et les courses.

Pendant que sa femme astique les chambres de l'hôtel voisin, Adi - son mari - s'occupe d'emmener et de ramener leurs trois filles à l'école attenante au village. Le reste du temps, il attend que les chargés d'insertion lui décrochent un contrat. "J'espère bientôt trouver du travail, je suis pressé de partir d'ici", insiste-il. Non pas que le village lui déplaise: "C'est beaucoup mieux que notre vie dans la caravane", souligne-il. Il souhaite simplement que sa famille devienne autonome et accède enfin à une vie "normale".

Le travail, nerf de la guerre

Comme Argentina, 12 adultes sur 19 ont trouvé un travail et sont ainsi munis d'un titre de séjour. Un sésame qui leur permet au moins de rêver à un vrai logement. Ces familles ont ainsi rompu le cercle vicieux dans lequel vivent la majorité des Roms: pas de travail, pas de papiers... pas de papiers, pas de logement. Pour les familles d'Aubervilliers, un premier pas est franchi. 

La prochaine étape sera d'obtenir un logement. Car contrairement aux idées reçues, les Roms du XXIe siècle ne sont pas nomades. Sur les quelque 10 millions qui vivent en Europe, près de 90% sont sédentaires. Ils ont les mêmes projets de vie que n'importe quel citoyen: travailler, habiter un appartement ou une maison. Vivre dignement, tout simplement.

 

"Nous ne faisons pas de projets en Roumanie, il n'y a pas d'avenir dans notre pays. En France, nous aimerions acheter une maison", explique Elena Radasanu, 30 ans, employée en CDD depuis deux ans à la mission locale d'Aubervilliers. 

De meilleures conditions de vie

Selon Christine Ratzel, l'adjointe au maire de la ville, le village d'Aubervilliers est une "réussite". "Chaque famille est aujourd'hui plus autonome, plus à l'aise avec les démarches administratives et la barrière de la langue a disparu".

Nabil Bendami intervient auprès de ces familles depuis 2007. Ce travailleur social de l'association ALJ 93, gestionnaire des lieux souligne l'investissement collectif quasiment inédit de l'Etat, des collectivités locales et des associations. "L'insertion de ces familles est possible et dépend surtout d'une volonté politique", estime-t-il.

Premier village du genre, Aubervilliers se devait d'être "un modèle". Contrairement aux bidonvilles qui sont souvent le cadre de vie des Roms en France, ces familles ont accès à l'eau et à l'électricité. Rien à voir avec les Roms du bidonville de Wimille dans le Pas-de-Calais. (Lire notre reportage)

A des kilomètres du campement de Wimille, les allées du village d'Aubervilliers évoquent plutôt un de ces "villages témoins" des agences immobilières. De quoi battre en brèche certains clichés racistes liés à l'hygiène des Roms notamment. (Lire le rapport du Conseil de l'Europe sur l'anti-tsiganisme en Europe.) 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les maisonnées sont impeccables. Tous les jours, de retour du travail, Argentina, Daniela ou Elena astiquent entièrement leurs préfabriqués, d'une surface moyenne de 25 mètres carrés.

Bémols du dispositif

D'autres dispositifs de ce type existent, à Aubervilliers, à Saint-Ouen ou à Montreuil. On compte aujourd'hui cinq "villages d'insertion" dans la région parisienne. Une généralisation qui témoigne des limites du système selon Nabil Bendami: "Le village d'Aubervilliers s'est créé dans l'urgence, il ne devait pas y en avoir d'autres".

Des voix s'élèvent aussi pour interroger le véritable objectif des pouvoirs publics: éradiquer les bidonvilles qui dérangent ou permettre aux Roms de vivre dignement? Pour Olivier Legros, "ce que l'on traite dans le village, ce n'est pas l'insertion, mais le problème du bidonville". Membre du réseau Urba-Rom, qui réunit des chercheurs qui travaillent sur les politiques en direction de ces populations, il précise que "si le véritable enjeu de ces villages était l'insertion, la première chose à faire serait de lever les verrous administratifs1 qui freinent l'insertion des Roms."

Un système qui fait des envieux

Malgré les critiques, ces villages offrent de meilleures conditions de vie aux familles sélectionnées. Lieux de vie plus décents, aménagés de canapés, d'un mobilier et d'appareils ménagers en bon état. Chaque famille dispose même d'un poste de télévision et certaines d'un ordinateur. Et dans chaque salon, un aquarium rempli de poissons exotiques trône sur un buffet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une situation qui suscite des tensions et attise la jalousie des Roms qui vivent toujours sur des terrains en friche. A tel point qu'il a fallu mettre en place un système de gardiennage afin d'"éviter un appel d'air qui attirait les personnes des bidonvilles", précise Nabil Bendami. Les familles elles-mêmes l'approuvent. Même s'il n'est pas facile de refuser l'hospitalité à l'un de ses parents, cousins, frères ou soeurs. Ceux-là mêmes qui stationnent parfois devant l'entrée du village et insistent chaque jour auprès du gardien pour rentrer.

Photos: Pauline André

> A lire aussi sur Youphil: le reportage dans un bidonville de Roms du Nord-pas-de-Calais.

1 Par "verrous administratifs" Olivier Legros désigne la taxe que doit payer chaque employeur qui embauche un Roumain ou un Bulgare (la plupart des Roms en France étant issus de l'un de ces pays). Celle-ci peut s'élever jusqu'à 1.600 euros pour un CDI et doit être versée à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII, ancienne Anaem). Chaque demandeur d'emploi doit ensuite attendre deux à cinq mois pour obtenir une autorisation d'embauche auprès de la préfecture.

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